Minute papillon !

Visionnant les prises de vue de la danseuse, ses pas, ses voiles, les vapeurs qui en émanent, suivant du regard ses circonvolutions, ses flexions, les pulsions qui jaillissent, je me dis qu'il faut retenir la danse, le ballet plus que le thème posé, « Chrysalide », et sans péjoration, le traiter comme un pré-texte littéral à photographier.

Manquant le son, je peux entonner l'air que je veux, librement imaginer sur quelle musique le corps a dansé. Je suis le cours des déplacements du modèle. Je suis le motif donné par l'artiste : transformation, résistance, impuissance, éveil. Je retiens l'acte, éphémère, des pas de danse. On peut croire en une parade amoureuse, animale, en une posture prédatrice : « je l'ai photographié en lui tournant autour et en la suivant dans ses mouvements tous aussi gracieux les uns que les autres ». On ressent avec lui la fatigue, la concentration soutenue, l'esquive, la fuite. Je retiens aussi la technique photographique, la gomme bichromatée, procédé pigmentaire dont on perçoit le bruissement des coups de pinceaux qu'il permet. Je contemple de véritables tableaux « peints » qui surgissent en deux temps, au fur et à mesure des vues et des tirages.

A suivre le process qui va de la larve à la chenille puis de la chrysalide au papillon, on voit émerger une métamorphose complète en deux temps et quatre mouvements. Un premier imago, reptilien, se révèle. Puis, comme si le résultat était insatisfaisant, raté, informel, esquissé, inachevé, la troisième étape s'enclenche et la nymphose, ou mue imaginale, en fin de compte réalise un nouvel imago. La dimension métaphorique de la prise de vue photographique répond en écho, révélant ce qui se cache derrière la danse menant à l'acte final, la métamorphose, le cadrage d'un envol, sa disparition à l'horizon.

Pourquoi cette fascination humaine sur ce savoir de la chrysalide ? L'humain d'après la gestation reste dans un même et unique imago sa vie durant. De la modification de ses organes et de ses apparences, de ses conceptions à ses formes multiples, il en rêve. De la naissance à la mort, il y aspire. L'ennui du même, du soi-même, lui intime toute la sensibilité à être un autre lui-même, à vivre et à mourir à lui-même. Le moment photographique révèle ce moment « chrysalide », ce temps éphémère de la danse et de la vie par l'image qui s'est fixée en vol.


Robert Carmyne

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