Par Christophe Frot

L’étymologie du nom français « Sténopé » (du grec sténos  étroit et de ope, trou) ne nous renseigne que partiellement sur la définition de l’objet en question.

Le terme anglais « pinhole camera » apparu en 1856 est à cet égard plus explicite : « appareil photo avec un trou d’épingle ». Ainsi, la photographie au sténopé est une photographie où le système optique n’est  pas composé d’un ensemble de lentilles mais d’un simple trou.

Contrairement à une opinion répandue, si le principe du sténopé en tant que Camera Obscura est connu et décrit depuis l’antiquité (entre autre par Aristote) et signalé à de nombreuses reprises jusqu’à la renaissance, ce n’est pas le sténopé qui a marqué les  débuts de la photographie mais bien la lentille. Il n’a été utilisé en photographie qu’à partir des années 1850. La seconde moitié du XIXème siècle voit en effet le développement et l’apogée du sténopé avec le pictorialisme. Tombé en désuétude dans la première moitié du XXème siècle, du fait du développement rapide de la photographie instantanée, il fut remis au goût du jour par des photographes plasticiens aux Etats-Unis dans les années 1970.

Il constitue, à partir de cette époque, au-delà de l’aspect technique et anecdotique, un mode d’expression à part entière, à considérer actuellement comme un substitut (ou pire à une initiation aux techniques) de la photographie, comme un « cousin » de la photographie tel que nous entendons, avec ses contraintes, ses spécificités et ses limitations propres.

Quels sont les avantages et les inconvénients du sténopé ?

Les avantages du sténopé sont nombreux (n’oublions pas qu’Ansel-Adams a réalisé un certains nombre de ses paysages avec le couple chambre/sténopé). La mise au point n’est pas un problème puisque, dans le cas idéal, la netteté est présente de 0 (ou presque) à l’infini... Par ailleurs, l’absence de système optique est synonyme de quasi absence d’aberrations optiques. Ce phénomène est particulièrement intéressant dans l’utilisation de «grand angle» en sténopé.

Un autre avantage est la simplicité de construction puis de mise en œuvre de ce procédé… carton , papier aluminium suffisent souvent pour débuter. De même, il est très simple pour débuter de simplement percer un bouchon de boitier (que celui-ci soit argentique ou numérique) en plastique pour y mettre un simple trou, afin d’y exposer, qui un film, qui un capteur.

Enfin la prise de vue est discrète et silencieuse voir écologique !

En revanche, le principe même du sténopé fixe ses limitations : difficile en effet de faire un reportage sur une course automobile, voire de s’adonner au portrait (à moins d’avoir un modèle capable de supporter une immobilité parfaite de plusieurs secondes voire minutes…). Il existe des problèmes de diffraction de la lumière sur les bords du trou (très sensible sur les trous de faible diamètre), limitant les prises de vue en contrejour et/ou en cas de grand soleil. La manipulation et le chargement des plans-films ou du papier photo peuvent s’avérer difficile surtout à l’extérieur sur les machines de fabrication artisanale. Enfin les films sont en général mal adaptés à cette technique (problème du défaut de réciprocité). De même, les capteurs numériques ne sont pas optimisés pour les poses de longue durée.

Quel est l’intérêt du sténopé pour les procédés alternatifs?

Le principal avantage est de pouvoir produire directement et à frais (relativement) réduit des négatifs (film ou papier) de grands voire de très grands format directement utilisable pour les procédés.

En marge de cet avantage majeur, le sténopé permet d’aller jusqu’au bout de la démarche de la photographie « autrement » (et plus encore, de la handmade photography), en se dégageant de l’aspect technique de la photographie moderne, en simplifiant les procédures.

Comment fabriquer un sténopé ?

Comme rarement en photographie, le matériel de base pour la construction d’un sténopé  et son utilisation est l’imagination, la détermination et la folie du photographe… La liberté la plus totale est permise !

Passons rapidement sur les sténopé fabriqués sur une base d’appareils anciens ou modernes (appareils détournés ou simple bouchon de boitier), permettant de conserver le mécanisme d’entrainement ou de support de film et donc d’utiliser facilement les pellicules 120ou 135, du polaroïd ou des châssis. Depuis une dizaine d’années, l’utilisation des appareils numériques peut être envisagée, essentiellement sur les boitiers reflex ou hybrides à optique interchangeable

Plus intéressant sont les détournements d’emballages divers (boites diverses de gâteau, de thé, de café, bouteille, caravane, camionnette, hangar, chambre d’ hôtel…), de matériaux naturels (coquille de crabe, bouche humaine, poing fermé…), utilisation d’objet de l’environnement (trou dans le mur ou dans le sol, pièce, corbeille à papier scellée…)…

En fait, deux seuls points sont vraiment importants :

            1) Il faut connaître les quelques formules mathématiques indispensables au calcul des différents paramètres de la construction et de l’exposition (bien que l’on puisse parfaitement partir à l’aventure et procéder par test itératif) ;

            2) la qualité du trou détermine la qualité de l’image. Pour une qualité d’image optimale, il faut que celui ci soit parfaitement circulaire et que le support soit le plus fin possible.

Formulaire à l’usage du constructeur du sténopé

Voici quelques formules que j’utilise (sans leur démonstration bien trop fastidieuse !)

Bien que ce soit un abus de langage, nous appellerons « longueur focale » ou « distance focale » la distance entre le plan-film et le trou.

De nombreuses formules de calcul de diamètre existent mais celle-ci me convient bien !

A = 0,03679 X racine carrée (F)

Avec A : diamètre du trou (en millimètre)

         F : longueur focale (en millimètre)

f = F/A

Avec

f : diaphragme

A : diamètre du trou

F : longueur focale

Ce calcul du diaphragme réel est important afin de calculer le temps de pose après mesure de la lumière.

Du trou et de sa difficulté

On ne le répètera jamais assez, c’est la qualité du trou qui fait la qualité de l’image. Il doit être circulaire et de diamètre régulier (mais rien n’empêche de faire des expériences avec des trous ovale, carré, en étoile, des fentes, plusieurs trous…)

La solution de facilité (que j’utilise !) consiste à acheter un trou tout prêt… Pour cela se reporter sur les références internet et commander son lot de trou qui arrivera en quelques jours par la poste. Mais la confection du trou n’est pas si difficile que çà à condition de respecter certains principes.

a)Fabrication du trou

Bien que le matériau idéal décrit dans la littérature soit du laiton, il est plus facile de trouver des feuilles d’aluminium de qualité, pour un résultat équivalent. La technique généralement utilisée pour percer un trou de faible diamètre est la suivante : une épingle permet de percer le trou, puis on utilise du papier de verre très fin pour d’ébarber le come de sortie de la pointe de l’aiguille. Un deuxième passage de la pointe de l’aiguille permet de régulariser la circonférence du trou.

b) Vérification du diamètre et de la régularité du trou

Une fois le trou fabriqué, reste à connaitre son diamètre (on ne perce pas un trou de 0,238mm.On perce un trou et on constate à priori qu’il fait 0,238mn !). La méthode la plus simple consiste à projeter un trou (projecteur de diapo ou rétroprojecteur) en même temps qu’une mesure étalon (par exemple un calque millimétré ou un morceau de double décimètre) et de faire le rapport des deux mesures. Sur le même principe si l’on possède un scanner avec une haute définition, on peut utiliser l’outil informatique pour mesurer le trou, soit avec un logiciel de dessin, soit avec un logiciel d’analyse d’image qui permet entre autre de mesurer la distance et la surface : sous Mac le freeware ImageJ© est intéressant). Evidemment, toutes ces étapes peuvent être évitées au prix de nombreuses expériences et d’un risque de découragement…

Il faut enfin toujours se souvenir que le but n’est pas de construite l’objet, ce qui peut être grisant et devenir un but en soi, mais d’obtenir des images !

Dans le cas particulier du sténopé « numérique », le trou peut être remplacé par un trou « virtuel », c’est à dire un point transparent sur un film opaque. Cette technique est intéressante du fait des problèmes d’empoussièrement du capteur : du fait de ses propriétés statiques, celui-ci se comporte en piège à poussière et sa mise en communication permanente avec l’extérieur pour poser problème….

J’ai mon sténopé qu’est-ce que je fais maintenant ?

Des images !

Là encore plusieurs écoles :

- Ceux qui chargent avec du papier photo, qu’ils utilisent après comme un négatif papier ;

- Ceux qui utilisent des plans films ou des films ;

- Ceux qui mettent un capteur à contribution ;

- Ceux qui mesurent la lumière qui convertissent le temps et qui le mesure avec un chronomètre ;

- Ceux qui font tout au hasard…

Comme toujours, pas de dogme, l’important c’est d’avoir des images in fine !

Ma technique : j’utilise du film ou du plan film, je mesure la lumière en convertissant les temps de pose et en jouant avec Schwarzschild, mais je compte à haute voix. En ce qui concerne les films : tout passe en noir et blanc et en négatif couleur (il faut penser à compter l’effet Schwarzschild à l’exposition mais aussi au développement pour le NB). Sur les temps très longs utilisé en sténopé, un principe a avoir en tête : on expose jamais assez, donc quand on pense avoir bien exposé, et bien c’est pas encore assez  !!!

J’ai beaucoup moins d’expérience en ce qui concerne la prise de vue au sténopé avec capteur… néanmoins, l’absence de cout permet de nombreux essais ! Il faut aussi prendre en considération les problèmes particuliers innérant au capteur (surchauffe du capteur ou usure des batteries lors des poses longues, apparition de « bruit », risque de poussières…).

Référence bibliographique

La saga des sténopés : (et autres appareils photo à bricoler soi-même)John Evans,éd Eyrolles 2004

Nouveau traité du Sténopé, François Vogel éd Eolienne

Les pratiques pauvres : du sténopé au téléphone mobile éd isthmes éditions

La photographie au sténopé [Broché],Éric Marais

Je construis mon appareil photo ,Annick Maroussy et Lucienne Deschamp, éd ETSF Dunod,2006

La photographie au sténopé - des techniques traditionnelles aux applications numériques Illustrator (version 4) deux décennies d'écriture, cinq amendements, appelé sténopé photographie Bible  , Ailike Lunna, Broché 2012

La Camera obscura : Philosophie d'un appareil, Martine Bubb,éd Lharmattan 2011.

  • Référence internet

Les références internet sont très nombreuses, que ce soit pour les techniques, pour des stages, pour l’achat de trou et d’appareil ou simplement pour se plonger dans un bain d’image produites au sténopé !

Il suffit de prendre les mots pinhole, lensless ou sténopé comme mot clef dans un moteur de recherche.

Un blog très complet sur le sujet : http://foto-grafik.blogspot.fr/

Une autre face du sténopé sur Internet est la fédération de ses pratiquants, notamment au travers de la journée mondiale du sténopé, organisée le dernier dimanche d’avril depuis plus de 12 ans ( http://www.pinholeday.org ).