Par Alain Gayster

Le tirage à la gomme bichromatée est un procédé pigmentaire inventé en 1858 par John Pouncy, suite aux travaux de Louis Alphonse Poitevin. Ce procédé devait connaître son heure de gloire avec le mouvement pictorialiste, au tournant du siècle.

Les constituants :

La gomme d’acacia sert de liant aux pigments. Comme tous les colloïdes, elle peut être sensibilisée à la lumière par l’addition d’un sel de chrome (on utilise généralement le bichromate de potassium, éventuellement mélangé à du bichromate d’ammonium). Selon la quantité de lumière reçue, la gomme va devenir plus ou moins insoluble dans l’eau.

La gomme arabique :

Les anciens laissaient la gomme maturer afin qu'elle se liquéfie. Le processus chimique de maturation semble consister en une fermentation alcoolique. Il y a également création d'eau, et destruction des fibrilles spécifiques du colloïde. En fait, tout se passe comme si l'on avait dilué la gomme dans de l'eau et de l'alcool (je passe sur le développement mycosique). L'alcool est indésirable car il facilite la pénétration du pigment dans le papier.

Il est donc préférable de dissoudre la gomme à concentration maximale (50 %), et de la stabiliser à l'aide d'acide salicylique (produit destiné à la conservation des confitures et autres aliments, en vente en pharmacie) dès la dissolution et le filtrage effectués.

Les pigments :

J’utilise des aquarelles « Linel ». Elles sont de bonne qualité, et d’un prix compétitif. De plus, le dépliant publicitaire présente un nuancier (peu véridique), où chaque couleur est accompagnée d’informations sur sa stabilité employée seule ou en mélange, ainsi que sur sa composition chimique.

A plusieurs reprises, il m’avait semblé que le « bleu outremer foncé » composé de sulfosilicate de sodium et d’alumine régressait après clarification. Ayant employé cette aquarelle pour les hautes lumières, celles-ci ont totalement disparu. Un test de toutes les teintes que j’emploie m’a montré que seul ce pigment est blanchi par l’alun de potassium.

Contrairement à ce que rapportent certains auteurs, je n’ai jamais rencontré de problème d’insolubilisation spontanée de la gomme en utilisant des pigments à base d’alumine.

Le mélange aquarelle-eau :

La gomme étant à concentration maximale devra être diluée avec de l'eau. Afin de pouvoir doser le pigment, je mélange mes aquarelles dans de l'eau (un tube de 5 ml dans 75 ml d'eau).

Le sensibilisateur :

J’utilise du bichromate de potassium à 9% (100 g pour 1 litre d’eau déminéralisée). On peut éventuellement mélanger du bichromate de potassium à du bichromate d’ammonium. Ce dernier sel augmente la sensibilité de la couche, mais il diminue son contraste.

Le papier :

Il doit être de bonne qualité afin de pouvoir supporter plusieurs couchages et dépouillements successifs. J’emploie du lavis Vinci 224 grammesi. Il ne doit pas se rétracter entre les différentes couches. Il faut donc le tremper dans de l’eau chaude. Comme cuvette, j’utilise une lèchefrite en acier inoxydable que j’ai trouvée dans un supermarché chinois (Paris Store, 44 av. d’Ivry 75013 Paris tél. : (1) 44 06 88 18), ainsi qu’un chauffe-plats qui me permet de conserver une température de 80 °C. Je laisse tremper une liasse de papiers pendant une heure (les feuilles sont introduites une à une, les bulles enlevées, et la liasse est retournée plusieurs fois). Les feuilles sont suspendues par un coin pour égouttage et séchage. Lorsqu'il est sec, je gélatine le papier par trempage pendant 15 minutes dans une solution à 5,7 % -soit 60 g de gélatine pour 1 litre d’eau- (les feuilles sont introduites une à une, les bulles enlevées, et je prends la feuille du dessous pour la remettre au-dessus pendant tout le temps de l’opération). J’utilise toujours le chauffe-plats et la lèchefrite. Je suspends le papier à sécher, puis je le passe, une feuille à la fois, dans une solution de formol à 4,8 % -soit 50 cm3 de formaldehyde pour 1 litre d’eau-, 10 minutes par face. Le formol est un produit extrêmement dangereux, qui mortifie les tissus (veillez à ne pas en projeter sur vous), et cancérigène. Il ne faut l’utiliser que dans un local bien ventilé. Les papiers sont manipulés à l’aide de pinces, et la cuvette est couverte d’un Plexiglas pour limiter la production de vapeurs. Évitez de respirer dans la pièce. Lavez à l’eau courante, et suspendez les feuilles pour séchage.

Le repérage :

J’utilise une planchette à repérer et une perforatrice de bureau.

1) - Fabrication de la planchette.

Elle est en contre-plaqué et comporte des tétons coupés dans une tige de fer de même diamètre que les tiges de la perforatriceii. Perforez une à une assez de fiches bristol pour obtenir une épaisseur de 8 mm environ lorsqu’elles sont superposées. Agrafez-les ensemble. Introduisez les tétons dans les trous ; ils resteront verticaux, parallèles entre eux, et leur espacement sera correct. Percez la planche en utilisant un foret de diamètre supérieur aux tétons. Positionnez l’ensemble tétons-bristol, et comblez les vides avec de l’araldite rapide. La colle polymérisée, sciez et poncez les tiges sur la face postérieure.

2) - Utilisation.

Le négatif ainsi que le papier de tirage sont percés à l’aide de la perforatrice de bureau. Veillez à bien les centrer, et à ce que le papier ne gondole pas au niveau de la perforatrice. Le repérage sera effectué, pour chaque couche, en collant le papier par ses coins sur la planchette à l’aide de « tiro »iii. Ses trous seront bien entendu mis en coïncidence avec les tétons. Le négatif sera collé sur le papier à l’aide de « tiro », repéré par correspondance des trous avec les tétons, et éventuellement un cadre en plastique inactinique (à récupérer dans les boites de papiers ou plan-films) sera collé de la même manière afin de conserver les bords blancs.

Monocouche et multicouches

En monocouche, la gradation de l'image est très limitée; elle ne dépasse pas trois valeurs de diaphragme. Cette technique ne permet d’obtenir que des clairs-obscurs, ou des images très sèches. Elle est donc recommandée pour imiter Rembrandt, Franz Hals, ou certaines sanguines.

Le multicouches présente deux intérêts. Il est possible d'employer plusieurs couleurs; et on peut étendre la gradation comme on l’entend. Il devient concevable d’obtenir un ciel, des demi-teintes précises, des ombres détaillées dans une image présentant un luxe de détails, car chaque couche n’est travaillée que pour une partie de la gradation définitive.

Individualiser les couches :

La méthode que je vous propose a été élaborée par Camille Favre. Au lieu de superposer des couches identiques, il pigmente et pose pour une gamme de gris déterminée. La liquidité est augmentée au fur et à mesure des couches, afin d'en favoriser l'adhérence.

La première couche est très peu pigmentée, et largement insolée. Elle devra discriminer le blanc du papier d'un ton légèrement plus foncé (zones VII ou VIII en zone system). Par exemple la différence entre le blanc d'un nuage, et le bleu du ciel.

La seconde couche est plus pigmentée car elle devra rendre des valeurs moyennes. Elle est également moins posée, ce qui lui évite de cacher les parties pour lesquelles on a travaillé la première couche.

Les suivantes sont de plus en plus pigmentées, jusqu'à arriver au maximum de pigment possible compatible avec un dépouillement correct de la couche (trop de charge pigmentaire entraîne un dépouillement par plaques). Le temps d'exposition est également de plus en plus court, de sorte que l'image dépouille de façon plus contrastée.

Exemple de couches :

Pour coucher quatre feuilles de 720 cm2 :

  • 1ère couche : 1 volume de gomme + 1 volume de bichromate de potassium + 1 volume et demi de mélange d’eau et de pigment, soit 6,9 cm3 de gomme, 6,9 cm3 de bichromate, 6 cm3 de pigment bleu clair (eau + aquarelle) et 4,3 cm3 d’eau. Les quantités peuvent être prélevées à l’aide d’une seringue. J’étends 3,75 cm3 de mélange sur la feuille. J’utilise un pinceau ordinaire en soies de porc de 10 cm de large pour l’étendage, et un spalter « Raphaël » en poils d’oreille de boeuf pour la finitioniv. Insolation 10 minutes (ça dépend du négatif, de la puissance de la lampe à insoler, et de la gamme de gris que vous voulez impressionner). Dépouillement.

  • 2ème couche : 1 volume de gomme + 1 volume de bichromate + 1 volume et demi de mélange d’eau et de pigment, soit 6,9 cm3 de gomme, 6,9 cm3 de bichromate, 8,3 cm3 de pigment vert clair (eau + aquarelle) et 2 cm3 d’eau. J’étends 3,75 cm3 de mélange sur la feuille. Insolation 10 minutes. Dépouillement.

  • 3ème couche : 1 volume de gomme + 1 volume de bichromate + 1 volume et deux tiers de mélange d’eau et de pigment, soit 5,5 cm3 de gomme, 5,5 cm3 de bichromate, 3 cm3 de pigment jaune moyen (eau + aquarelle) et 10 cm3 d’eau. J’étends 4 cm3 de mélange sur la feuille. Insolation 7 minutes. Dépouillement.

  • 4ème couche : 1 volume de gomme + 1 volume de bichromate + 2,6 volumes de mélange d’eau et de pigment, soit 5,25 cm3 de gomme, 5,25 cm3 de bichromate, 3 cm3 de pigment rouge carmin (eau + aquarelle) et 10,8 cm3 d’eau. J’étends 4,25 cm3 de mélange sur la feuille. Insolation 6 minutes. Dépouillement.

  • 5ème couche : 1 volume de gomme + 1 volume de bichromate + 2,6 volumes de mélange d’eau et de pigment, soit 5,25 cm3 de gomme, 5,25 cm3 de bichromate, 1,5 cm3 de pigment bleu foncé (eau + aquarelle) et 12,3 cm3 d’eau. J’étends 4,25 cm3 de mélange sur la feuille. Insolation 3 minutes. Dépouillement.

  • 6ème couche : la même que la cinquième. Cette couche est doublée car je ne peux mettre plus de 1,5 cm3 de pigment bleu foncé sans nuire à la qualité du dépouillement. Dépouillement.

  • 7ème couche : 1 volume de gomme + 2 volumes de bichromate + 2 volumes de mélange d’eau et de pigment, soit 5 cm3 de gomme, 10 cm3 de bichromate, 1,5 cm3 de pigment noir (eau + aquarelle) et 8,5 cm3 d’eau. J’étends 4,75 cm3 de mélange sur la feuille. Insolation 1 minute. Dépouillement.

  • 8ème, 9ème, et 10ème couches : comme la septième. Cette couche est quadruplée pour la même raison que la 5ème. Dépouillement.

Dépouillement :

Faites tremper la feuille face vers vous dans une cuvette. Dès qu’elle commence à dépouiller, placez-la sur un plexiglas maintenu en pente dans votre évier, et arrosez la bande supérieure (au-dessus de l’image) à l’aide d’une pissette. Utilisez de l’eau chaude pour augmenter le contraste, et de l’eau froide pour le diminuer, ainsi que pour finir le dépouillementv. Dès que le liquide qui s’écoule n’est plus teinté, et pas avant, utilisez un sèche-cheveux pour faire glisser le restant d’eau vers un coin (le Plexiglas est tenu en équilibre sur l’un des coins), puis terminez le séchage à plat, toujours à l’aide du sèche-cheveux.

Finition :

Lorsque vous considérez que l’image est achevée, il faut éliminer le bichromate restant dans le papier. J’utilise un bain d’alun de potassium à 5 % dans lequel je fais tremper chaque image une demi-heure. Je rince dans trois ou quatre eaux, et je sèche au sèche-cheveux. Je termine la clarification par un passage dans une solution à 2 % de bisulfite de sodium (5 minutes maximum, car il détanne la gomme). Je lave dans quatre eaux, et je suspends pour séchage.

© Alain GAYSTER

iOn trouve un grand choix de papiers chez « Papiers Paris », 26 rue Vercingétorix 75014 Paris tél. (1) 43 22 93 60.

iiOn trouve ces tiges chez Wéber Métaux et Plastiques, 9 rue de Poitou 75003 Paris, tél. (1) 42 71 23 45.

iiiLe « tiro » est un ruban adhésif utilisé par les peintres et les carrossiers pour masquer les parties à ne pas peindre. Si vous le laissez collé peu de temps, il ne laisse pas de marque. On le trouve dans les magasins de bricolage et les hypermarchés.

ivOn trouve les pinceaux « Raphaël » chez Graphigro, ou chez d’autres marchands de fournitures pour artistes.

vLa proportion de bichromate permet également de modifier le contraste. Plus on l’augmente, et plus le contraste diminue. L’ajout ou l’utilisation de bichromate d’ammonium diminue également le contraste.